Courir, toujours courir, derrière des idéaux totalement inaccessibles, un planning de ministre mais sans aucune aide, courir pour être à l'heure, courir pour faire les choses correctement.
Il est des soirs comme ce soir, des soirs où j'ai juste envie qu'on me laisse tranquille dans un coin, sans me solliciter pour me transmettre des informations dont je n'ai que faire, des soirs où je veux juste être moi, et juste moi.
Après bientôt un an sans coupure, sans vacances loin de tout avec celui auquel je pense tous les soirs avant de m'endormir, j'ai juste envie d'être méchante. De dire à tous ces patients que je porte à bouts de bras que
★ Oui, ça m'emmerde quand ils vomissent en ma présence (voire sur mes baskets) à 8 heures du matin,
★ Non, je ne suis pas matinale, et ce n'est pas par gaité de cœur que je suis joignable au bureau dès 7 heures 45,
★ non, je ne suis pas non plus du soir, et ce n'est pas usuel de me trouver au bout du fil passées 20 heures,
★ Non, je n'ai pas envie de prendre un rendez-vous dans trois mois pour leur pauvre petite fille chérie qui zozotte, ni même d'entendre ce qu'ils ont à me dire de si important au sujet de leur princesse chérie et adorée,
★ Non, ça ne sera pas moi qui assurerai les consultations au moment crucial de la rentrée scolaire, et que non, je ne serai pas joignable chez moi (chez moi! ils ont regardé dans l'annuaire! maudits soient-ils, vils gredins),
★ Non, je ne suis pas contente de m'être déplacée pour rien sur l'heure de ma pause déjeuner pour tenter de caser, tant bien que mal, Madame C dans mon agenda, cette fameuse Madame C qui m'a prise pour une assistante sociale mandatée par ses enfants et m'a virée de son taudis puant, avec pertes et fracas,
★ Oui, je suis contente des progrès de Paul, enfant déficient, qui connaît (enfin!) son prénom, ses couleurs, le prénom de son frère après trois ans de travail. Trois ans de don de soi, à faire progresser l'enfant, à aider la maman à déculpabiliser, le frère à arrêter de déféquer dans son slip (à bientôt 10 ans, faut pas s'étonner s'il est la risée de toute une école), le père de comparer ça à sa propre expérience en tant que frère porteur du HIV. Ah, c'est vrai, on dit pas "sida", ici, on dit "vous savez quoi".
On dit aussi "vous savez quoi" quand une mère avoue avoir trompé le père de son enfant, enfant qui dévisse plein de boulons simultanément dans sa petite tête et qui ne comprend toujours pas pourquoi maman dort chez tonton pendant que papa fait crier tata. "Vous savez quoi" pour les placements forcés en maison de retraite de vieux parents, devenus totalement inutiles, et incapables de signer un chèque lors de l'anniversaire de leurs enfants. "Vous savez quoi" pour le papa, décédé jeune dans un accident de moto avant de connaître son rejeton.
Et bien, vous savez quoi? J'en ai marre de jouer à Bob l'éponge avec vos soucis, je ne peux plus les contenir, ni même les entendre, j'ai parfois très envie de taper de toute la force de mes petits poings sur l'arête de votre nez délicat, je veux juste que vous partiez, que vous compreniez le fait que, oui, là, maintenant, je prends des vacances, que ça vous plaise ou non, je pars, loin de vous, loin de toutes ces contingences matérielles, et surtout sans vous, sans vos emmerdes qui prennent la place des miennes, sans vos histoires rocambolesques dont je me passerai volontiers.
Corinne (ma tutrice en dernière année, quand j'exerçais dans le joyeux monde de l'éveil de coma et de l'hôpital de jour service traumatisme crânien chez les jeunes adultes) me l'avait bien dit, pourtant. Elle m'avait glissé à l'oreille, au coin fumeur où plus de 90% des soignants se retrouvent pour vider leur sac (ou déblatérer sur leur chef, ou oublier le décès de Monsieur Truc ou de Madame Bidule), de prendre des vacances dès que je sens des signes de lassitude arriver. Lassitude qui se manifeste par bien des aspects différents. En premier lieu, la main magique qui, confrontée au miroir et à la laideur de la réalité, transforme un visage amer, usé par la fatigue et le stress, en une face gaie, presque pas fatiguée (j'ai trop fait la fête hier quand j'ai appris le mariage d'amis, excusez-moi Monsieur B), dotée d'une voix souriante et haut perchée (tu as entendu, tu vois, Alice, c'est bien Madame Fée). En second lieu, une forte propension à souffler, respirer, prendre davantage de pauses qu'à l'accoutumée pour ne pas dire à tous ces gens que, ô surprise, même la dame qui vient soigner pépé deux fois par semaine a *aussi* ses soucis, entre travaux qui ne semblent jamais vouloir prendre fin, et vacances qui semblent s'éloigner dès qu'on prononce leur nom en société.
Fini de me plaindre, fini de me lamenter, je risque bien de devenir comme *eux*, seul un franc et net ras-le-bol subsiste, plein la culotte de devoir les pousser à avancer alors que tout ce que je désire est m'arrêter. Après une année mouvementée, partagée entre un travail effectif débordant, un aspect émotionnel prégnant (je ne ferai pas le décompte des appels passés au fleuriste pour l'envoi d'une gerbe à un enterrement, mais ça dépasse largement la vingtaine), du bénévolat envers des stagiaires molles et inutiles, des projets avortés par manque de moyens, etc., j'accueille en mon sein les Vacances.
Vacances dans 11 jours, et, croyez-moi, elles seront salvatrices. J'attends avec une impatience non feinte ces trois semaines totalement dévolues au sommeil (il serait temps qu'il redevienne mon ami), à la lecture de littérature non relative à la neurologie ou à la dyscalculie, à la gestion du remplissage de mon frigo (et non à la quête désespérée d'arriérés de paiements datant de Mathusalem et ses fils), et à l'ennui. S'ennuyer, se faire chier comme un rat mort, passer du temps à ne rien faire mais à le faire bien, diable, j'en rêve. Voir le temps passer, pouvoir en jouer, savoir que ce temps est mien et que je peux le dilapider comme bon me semble, ça paraît presque utopique. Et pourtant, ça approche à grands pas. Au passage, que la personne qui a vu passer mon mois de Juillet et mon mois d'Août me contacte, j'ai bien peur qu'ils n'aient fait que de la figuration durant 5 infimes minutes avant de disparaître dans les limbes de l'oubli.
Vacances bientôt. Le prochain post sera moins aigre, orné de poneys dodus. Et de saucisses. J'ai hâte.
Il est des soirs comme ce soir, des soirs où j'ai juste envie qu'on me laisse tranquille dans un coin, sans me solliciter pour me transmettre des informations dont je n'ai que faire, des soirs où je veux juste être moi, et juste moi.
Après bientôt un an sans coupure, sans vacances loin de tout avec celui auquel je pense tous les soirs avant de m'endormir, j'ai juste envie d'être méchante. De dire à tous ces patients que je porte à bouts de bras que
★ Oui, ça m'emmerde quand ils vomissent en ma présence (voire sur mes baskets) à 8 heures du matin,
★ Non, je ne suis pas matinale, et ce n'est pas par gaité de cœur que je suis joignable au bureau dès 7 heures 45,
★ non, je ne suis pas non plus du soir, et ce n'est pas usuel de me trouver au bout du fil passées 20 heures,
★ Non, je n'ai pas envie de prendre un rendez-vous dans trois mois pour leur pauvre petite fille chérie qui zozotte, ni même d'entendre ce qu'ils ont à me dire de si important au sujet de leur princesse chérie et adorée,
★ Non, ça ne sera pas moi qui assurerai les consultations au moment crucial de la rentrée scolaire, et que non, je ne serai pas joignable chez moi (chez moi! ils ont regardé dans l'annuaire! maudits soient-ils, vils gredins),
★ Non, je ne suis pas contente de m'être déplacée pour rien sur l'heure de ma pause déjeuner pour tenter de caser, tant bien que mal, Madame C dans mon agenda, cette fameuse Madame C qui m'a prise pour une assistante sociale mandatée par ses enfants et m'a virée de son taudis puant, avec pertes et fracas,
★ Oui, je suis contente des progrès de Paul, enfant déficient, qui connaît (enfin!) son prénom, ses couleurs, le prénom de son frère après trois ans de travail. Trois ans de don de soi, à faire progresser l'enfant, à aider la maman à déculpabiliser, le frère à arrêter de déféquer dans son slip (à bientôt 10 ans, faut pas s'étonner s'il est la risée de toute une école), le père de comparer ça à sa propre expérience en tant que frère porteur du HIV. Ah, c'est vrai, on dit pas "sida", ici, on dit "vous savez quoi".
On dit aussi "vous savez quoi" quand une mère avoue avoir trompé le père de son enfant, enfant qui dévisse plein de boulons simultanément dans sa petite tête et qui ne comprend toujours pas pourquoi maman dort chez tonton pendant que papa fait crier tata. "Vous savez quoi" pour les placements forcés en maison de retraite de vieux parents, devenus totalement inutiles, et incapables de signer un chèque lors de l'anniversaire de leurs enfants. "Vous savez quoi" pour le papa, décédé jeune dans un accident de moto avant de connaître son rejeton.
Et bien, vous savez quoi? J'en ai marre de jouer à Bob l'éponge avec vos soucis, je ne peux plus les contenir, ni même les entendre, j'ai parfois très envie de taper de toute la force de mes petits poings sur l'arête de votre nez délicat, je veux juste que vous partiez, que vous compreniez le fait que, oui, là, maintenant, je prends des vacances, que ça vous plaise ou non, je pars, loin de vous, loin de toutes ces contingences matérielles, et surtout sans vous, sans vos emmerdes qui prennent la place des miennes, sans vos histoires rocambolesques dont je me passerai volontiers.
Corinne (ma tutrice en dernière année, quand j'exerçais dans le joyeux monde de l'éveil de coma et de l'hôpital de jour service traumatisme crânien chez les jeunes adultes) me l'avait bien dit, pourtant. Elle m'avait glissé à l'oreille, au coin fumeur où plus de 90% des soignants se retrouvent pour vider leur sac (ou déblatérer sur leur chef, ou oublier le décès de Monsieur Truc ou de Madame Bidule), de prendre des vacances dès que je sens des signes de lassitude arriver. Lassitude qui se manifeste par bien des aspects différents. En premier lieu, la main magique qui, confrontée au miroir et à la laideur de la réalité, transforme un visage amer, usé par la fatigue et le stress, en une face gaie, presque pas fatiguée (j'ai trop fait la fête hier quand j'ai appris le mariage d'amis, excusez-moi Monsieur B), dotée d'une voix souriante et haut perchée (tu as entendu, tu vois, Alice, c'est bien Madame Fée). En second lieu, une forte propension à souffler, respirer, prendre davantage de pauses qu'à l'accoutumée pour ne pas dire à tous ces gens que, ô surprise, même la dame qui vient soigner pépé deux fois par semaine a *aussi* ses soucis, entre travaux qui ne semblent jamais vouloir prendre fin, et vacances qui semblent s'éloigner dès qu'on prononce leur nom en société.
Fini de me plaindre, fini de me lamenter, je risque bien de devenir comme *eux*, seul un franc et net ras-le-bol subsiste, plein la culotte de devoir les pousser à avancer alors que tout ce que je désire est m'arrêter. Après une année mouvementée, partagée entre un travail effectif débordant, un aspect émotionnel prégnant (je ne ferai pas le décompte des appels passés au fleuriste pour l'envoi d'une gerbe à un enterrement, mais ça dépasse largement la vingtaine), du bénévolat envers des stagiaires molles et inutiles, des projets avortés par manque de moyens, etc., j'accueille en mon sein les Vacances.
Vacances dans 11 jours, et, croyez-moi, elles seront salvatrices. J'attends avec une impatience non feinte ces trois semaines totalement dévolues au sommeil (il serait temps qu'il redevienne mon ami), à la lecture de littérature non relative à la neurologie ou à la dyscalculie, à la gestion du remplissage de mon frigo (et non à la quête désespérée d'arriérés de paiements datant de Mathusalem et ses fils), et à l'ennui. S'ennuyer, se faire chier comme un rat mort, passer du temps à ne rien faire mais à le faire bien, diable, j'en rêve. Voir le temps passer, pouvoir en jouer, savoir que ce temps est mien et que je peux le dilapider comme bon me semble, ça paraît presque utopique. Et pourtant, ça approche à grands pas. Au passage, que la personne qui a vu passer mon mois de Juillet et mon mois d'Août me contacte, j'ai bien peur qu'ils n'aient fait que de la figuration durant 5 infimes minutes avant de disparaître dans les limbes de l'oubli.
Vacances bientôt. Le prochain post sera moins aigre, orné de poneys dodus. Et de saucisses. J'ai hâte.