Fin d'une époque, fermeture d'un laboratoire de sciences naturelles ouvert dans les années 1960 par G.A et entretenu, bichonné, enrichi chaque jour de chaque année par de multiples trouvailles diverses et d'un goût parfois douteux.
Un antre vieillot, haut de plafond, dont chaque pan de mur accueille une bibliothèque vitrée, exhibant au regard des curieux tout un fatras de bestioles, livres, ossements, moulages et autres microscopes par dizaines. J'avais déjà eu le loisir de visiter ce laboratoire, accompagnée de G.A. qui m'avait alors inculqué les principaux rudiments de l'élevage de phasmes. Un silence religieux planait dans cette enfilade de salles, salles de cours envahies de béchers et appareils d'alchimiste, salles de stockage de matériels pédagogiques. A tout moment mes yeux de petite fille étaient attirés par des objets aux formes étranges, aux fonctionnalités inconnues, brillant dans les recoins des placards laissés entrouverts, et, aiguisant, d'année en année, ma fascination quelque peu malsaine pour cette grotte totalement hors du temps.
2009, drame, catastrophe. Fermeture annoncée, placards fermés, objets laissés à l'abandon comme après une attaque de zombies précautionneux, silence uniquement ponctué de grincements et craquements. La cafetière est toujours branchée, une canette de bière attend sagement d'être décapsulée, les dessins d'enfants et autres faire-part de naissance toujours accrochés en bonne place, à peine décolorés par le soleil qui peine à se frayer un chemin dans ce désordre. Le laboratoire est à l'abandon, eau et électricité coupées, prenant mollement la poussière, reliques se liquéfiant doucement, G.A. ne veillant plus sur ses trésors, chassé de sa tanière par une force obscure.
De fait, à moi les clés de ce lieu envoûtant, à moi l'exploration effrénée de chaque tiroir, chaque recoin, chaque placard, chaque boîte. Rien ne résiste à ma curiosité, seule ma main est parfois retenue par l'aura de magie qui hante l'endroit.
Visite en soirée, accompagnée de mon cousin-aux-bras-musclés, détenteur du précieux sésame. Soirée de début d'automne sous nos latitudes nordiques, tempête, vent, pluie, ciel gris. Ouverture de la première porte dans un grincement sinistre, et narines aussitôt envahies par l'odeur si caractéristique de formol et de poussière.
Traversée de la première salle de cours, vide, timidement nimbée par la lueur blafarde d'un lampadaire asthmatique. Sur l'estrade, une collection de papillons à faire pâlir d'envie le moindre entomologiste. Casiers ouverts, vomissant au sol des pelletées de préparations de cours, examens, livres, exercices divers.
Porte, premier laboratoire. Armoires de bois toutes en hauteur, panneaux coulissants s'ouvrant à grand peine dans un crissement agressif pour les tympans. Moulages de fossiles de dinosaures, dents de rhinocéros laineux, silex. Une autre armoire dévoile un troupeau impressionnant de microscopes en totale liberté (attention!), à socle en fonte, et les boîtes de préparations idoines. Une étiquette sur une étagère porte la mention "Les champignons", et, pas de surprise, il y a bien des champignons. Un buffet recèle une collection effrayante d'animaux et végétaux innocents, figés pour l'éternité dans la torpeur du formol. Étoiles de mer, holothuries, épeires par grappes, vous reprendrez bien une louche d'embryons de lapins?
Porte, seconde salle de cours. Dépouillée, blanche, presque propre, presque nette, presque rassurante par rapport au reste des lieux, mais, ô surprise, qu'est-ce donc que cette chose blanchâtre, là-bas au loin? Un squelette de chat. Tabernacle.
Porte, couloir désert, troisième salle de cours. Débarrassée de tout contenu d'enseignement, ne subsistent que quelques placards, riches en découvertes. Des mandibules de chevaux, des crânes de carnivores non identifiés, de tailles variées, une colonne vertébrale, un pied et deux fémurs folâtrant aux côtés de dents de chat méticuleusement rangées et étiquetées dans de petits bocaux.
Porte, second laboratoire. L'antithèse du premier, plus clair, blanc, aéré, moins fouillis. Ce qui ne m'a toutefois pas empêchée de sursauter et de sentir mes microscopiques poils de bras se hérisser lorsque le vent du Nord, ce farceur, a décider d'envoyer une grosse rafale sifflante directement sur un arbre, lequel est venu gratter discrètement à la fenêtre. Calme, rationalisation, ce qu'est que le vent, ah ah ah, tu as eu peur, toi?
L'exploration du laboratoire de biologie peut alors commencer. Tiens, un cœur de truite en plastique, démontable. Oh, regarde, qu'y a-t-il dans ces bocaux, là? Ieurk, on dirait un mélange de poumons et de cerveaux. Une pause s'impose alors, pour improviser un tango diabolique avec un écorché en plastique, aux yeux exorbités, qui n'est pas sans rendre un hommage discret au Cavalier de l'Apocalypse de Fragonard. Détente et fanfaronnade pour ne pas frémir, une fois de plus, en songeant aux autres trouvailles qui nous attendent. L'œil est alors attiré par des récipients de formes étranges et biscornues: racines de jacinthes, tubercules de dahlias, ah, nous voilà parvenus au rayon botanique. Mais, que contient ce tube bleuâtre? Des embryons de souris classés par stade de développement. Je pense que le qualificatif mignon n'est pas le plus adapté pour dépeindre cette chose.
Porte, dernière salle de classe. Dans mes souvenirs, il y avait autrefois un squelette humain complet dans un coin, mais il s'est volatilisé, envolé, a pris la poudre d'escampette pour aller rejoindre ses copains et faire la fête dans les égouts. Une maquette de la ville, de 10m² environ, prend dignement la poussière aux côtés d'un cygne naturalisé. La curiosité me pousse à ouvrir les placards, et, surprise. Des tænias, vers, parasites, toute une gamme d'horreurs équivalentes trônent sur les étagères vétustes. Dernier placard, bocal esseulé. Par curiosité, je m'en saisis, m'interroge sur cette forme bizarroïde, puis lis sur l'étiquette Foetus humain - trois mois. Ah ouais! Passés les premiers instants de stupeur mêlée de dégoût voire teintée d'horreur, les interrogations jaillissent: mais pourquoi, mais qui, mais quand, mais comment, mais on a le droit ou pas? N'ayant toujours pas trouvé les réponses à ces questions, j'ai choisi de privilégier la thèse d'une acquisition datant des 70's, stigmate d'une législation hippie.
Après un dernier tour d'exploration dans un cagibi où s'entassent des cartes pédagogiques par centaines, il était temps de reprendre cette enfilade de cabinets de curiosités, de fermer les portes, et de clore une histoire de plus de vingt ans. Histoire de curiosité, d'intérêt, de fascination, histoire de collections, de vie, de mort, de cailloux et de microscopes.
Une fois le dernier verrou verrouillé, je me suis sentie étrangement mélancolique, nostalgique de cette période où, en récompense pour avoir été sage quelques jours (un exploit), j'avais le droit de visiter le laboratoire. Laboratoire désormais vidé de toute présence humaine, mais dont l'âme continue de planer, faisant grincer les planchers et couiner les fenêtres.
J'ai démystifié le laboratoire, je l'ai visité, j'ai fouillé, je l'ai photographié. Je pense conserver toute ma vie durant le souvenir béni de ces longues heures passées à regarder des fourmis creuser leurs galeries, le souvenir ému de ces armoires fermées pour préserver les bocaux de tout regard impie, le souvenir apeuré de cette crypte de savants fous. Mais qui, à mon humble avis, est pour bonne partie à l'origine de mon intérêt à peine voilé pour l'anatomie humaine, la paléontologie, et les bestioles dans du formol.
Un antre vieillot, haut de plafond, dont chaque pan de mur accueille une bibliothèque vitrée, exhibant au regard des curieux tout un fatras de bestioles, livres, ossements, moulages et autres microscopes par dizaines. J'avais déjà eu le loisir de visiter ce laboratoire, accompagnée de G.A. qui m'avait alors inculqué les principaux rudiments de l'élevage de phasmes. Un silence religieux planait dans cette enfilade de salles, salles de cours envahies de béchers et appareils d'alchimiste, salles de stockage de matériels pédagogiques. A tout moment mes yeux de petite fille étaient attirés par des objets aux formes étranges, aux fonctionnalités inconnues, brillant dans les recoins des placards laissés entrouverts, et, aiguisant, d'année en année, ma fascination quelque peu malsaine pour cette grotte totalement hors du temps.
2009, drame, catastrophe. Fermeture annoncée, placards fermés, objets laissés à l'abandon comme après une attaque de zombies précautionneux, silence uniquement ponctué de grincements et craquements. La cafetière est toujours branchée, une canette de bière attend sagement d'être décapsulée, les dessins d'enfants et autres faire-part de naissance toujours accrochés en bonne place, à peine décolorés par le soleil qui peine à se frayer un chemin dans ce désordre. Le laboratoire est à l'abandon, eau et électricité coupées, prenant mollement la poussière, reliques se liquéfiant doucement, G.A. ne veillant plus sur ses trésors, chassé de sa tanière par une force obscure.
De fait, à moi les clés de ce lieu envoûtant, à moi l'exploration effrénée de chaque tiroir, chaque recoin, chaque placard, chaque boîte. Rien ne résiste à ma curiosité, seule ma main est parfois retenue par l'aura de magie qui hante l'endroit.
Visite en soirée, accompagnée de mon cousin-aux-bras-musclés, détenteur du précieux sésame. Soirée de début d'automne sous nos latitudes nordiques, tempête, vent, pluie, ciel gris. Ouverture de la première porte dans un grincement sinistre, et narines aussitôt envahies par l'odeur si caractéristique de formol et de poussière.
Traversée de la première salle de cours, vide, timidement nimbée par la lueur blafarde d'un lampadaire asthmatique. Sur l'estrade, une collection de papillons à faire pâlir d'envie le moindre entomologiste. Casiers ouverts, vomissant au sol des pelletées de préparations de cours, examens, livres, exercices divers.
Porte, premier laboratoire. Armoires de bois toutes en hauteur, panneaux coulissants s'ouvrant à grand peine dans un crissement agressif pour les tympans. Moulages de fossiles de dinosaures, dents de rhinocéros laineux, silex. Une autre armoire dévoile un troupeau impressionnant de microscopes en totale liberté (attention!), à socle en fonte, et les boîtes de préparations idoines. Une étiquette sur une étagère porte la mention "Les champignons", et, pas de surprise, il y a bien des champignons. Un buffet recèle une collection effrayante d'animaux et végétaux innocents, figés pour l'éternité dans la torpeur du formol. Étoiles de mer, holothuries, épeires par grappes, vous reprendrez bien une louche d'embryons de lapins?
Porte, seconde salle de cours. Dépouillée, blanche, presque propre, presque nette, presque rassurante par rapport au reste des lieux, mais, ô surprise, qu'est-ce donc que cette chose blanchâtre, là-bas au loin? Un squelette de chat. Tabernacle.
Porte, couloir désert, troisième salle de cours. Débarrassée de tout contenu d'enseignement, ne subsistent que quelques placards, riches en découvertes. Des mandibules de chevaux, des crânes de carnivores non identifiés, de tailles variées, une colonne vertébrale, un pied et deux fémurs folâtrant aux côtés de dents de chat méticuleusement rangées et étiquetées dans de petits bocaux.
Porte, second laboratoire. L'antithèse du premier, plus clair, blanc, aéré, moins fouillis. Ce qui ne m'a toutefois pas empêchée de sursauter et de sentir mes microscopiques poils de bras se hérisser lorsque le vent du Nord, ce farceur, a décider d'envoyer une grosse rafale sifflante directement sur un arbre, lequel est venu gratter discrètement à la fenêtre. Calme, rationalisation, ce qu'est que le vent, ah ah ah, tu as eu peur, toi?
L'exploration du laboratoire de biologie peut alors commencer. Tiens, un cœur de truite en plastique, démontable. Oh, regarde, qu'y a-t-il dans ces bocaux, là? Ieurk, on dirait un mélange de poumons et de cerveaux. Une pause s'impose alors, pour improviser un tango diabolique avec un écorché en plastique, aux yeux exorbités, qui n'est pas sans rendre un hommage discret au Cavalier de l'Apocalypse de Fragonard. Détente et fanfaronnade pour ne pas frémir, une fois de plus, en songeant aux autres trouvailles qui nous attendent. L'œil est alors attiré par des récipients de formes étranges et biscornues: racines de jacinthes, tubercules de dahlias, ah, nous voilà parvenus au rayon botanique. Mais, que contient ce tube bleuâtre? Des embryons de souris classés par stade de développement. Je pense que le qualificatif mignon n'est pas le plus adapté pour dépeindre cette chose.
Porte, dernière salle de classe. Dans mes souvenirs, il y avait autrefois un squelette humain complet dans un coin, mais il s'est volatilisé, envolé, a pris la poudre d'escampette pour aller rejoindre ses copains et faire la fête dans les égouts. Une maquette de la ville, de 10m² environ, prend dignement la poussière aux côtés d'un cygne naturalisé. La curiosité me pousse à ouvrir les placards, et, surprise. Des tænias, vers, parasites, toute une gamme d'horreurs équivalentes trônent sur les étagères vétustes. Dernier placard, bocal esseulé. Par curiosité, je m'en saisis, m'interroge sur cette forme bizarroïde, puis lis sur l'étiquette Foetus humain - trois mois. Ah ouais! Passés les premiers instants de stupeur mêlée de dégoût voire teintée d'horreur, les interrogations jaillissent: mais pourquoi, mais qui, mais quand, mais comment, mais on a le droit ou pas? N'ayant toujours pas trouvé les réponses à ces questions, j'ai choisi de privilégier la thèse d'une acquisition datant des 70's, stigmate d'une législation hippie.
Après un dernier tour d'exploration dans un cagibi où s'entassent des cartes pédagogiques par centaines, il était temps de reprendre cette enfilade de cabinets de curiosités, de fermer les portes, et de clore une histoire de plus de vingt ans. Histoire de curiosité, d'intérêt, de fascination, histoire de collections, de vie, de mort, de cailloux et de microscopes.
Une fois le dernier verrou verrouillé, je me suis sentie étrangement mélancolique, nostalgique de cette période où, en récompense pour avoir été sage quelques jours (un exploit), j'avais le droit de visiter le laboratoire. Laboratoire désormais vidé de toute présence humaine, mais dont l'âme continue de planer, faisant grincer les planchers et couiner les fenêtres.
J'ai démystifié le laboratoire, je l'ai visité, j'ai fouillé, je l'ai photographié. Je pense conserver toute ma vie durant le souvenir béni de ces longues heures passées à regarder des fourmis creuser leurs galeries, le souvenir ému de ces armoires fermées pour préserver les bocaux de tout regard impie, le souvenir apeuré de cette crypte de savants fous. Mais qui, à mon humble avis, est pour bonne partie à l'origine de mon intérêt à peine voilé pour l'anatomie humaine, la paléontologie, et les bestioles dans du formol.