samedi 24 juillet 2010

Les Vieux

Ah, les Vieux, nos si chers Vieux, eux le passé de notre si jolie nation, eux le futur de nos si jolis cimetières. Nos chers Vieux qui, assis de toute la force de leurs escarres sur le trône de leur savoir, nous tartinent joyeusement de leurs certitudes. Mais, tu sais, si j'étais toi, je ne ferais pas ça, parce que, de mon temps, tu vois. Sans aucune prise en compte des données modernes, sans aucune prise en compte du fait que ça fait belle lurette que l'on ne lit plus le Lévitique à la lueur tremblotante d'une flammèche imbibée de graisse de baleine. Que ça fait un foutu bail qu'on ne se fait plus livrer le lait à la maison, et que les camions des joyeux  livreurs associés ne déversent plus les boulets de charbon dans la gueule béante du soupirail des caves locales.
Tout ce monde dans lequel on vit, didonc laisse le Vieux pantois et un peu désarçonné. Et un Vieux blessé dans son orgueil est un animal dangereux.
Les Vieux se sont organisés en armées redoutables, aux stratégies désormais infaillibles, dans le seul et unique but de parasiter l'existence d'honnêtes citoyens.
Le Vieux arrive dès potron minet pour la Grande Ouverture du Supermarché, de peur sans doute que toutes les denrées périssables ne disparaissent, et qu'il soit en manque de navets en boîte à entreposer dans sa cave en prévision d'un nouveau conflit à ampleur mondiale. Pour ce faire, le Vieux erre, telle l'âme égarée d'une chaussette, vaillamment maintenu en position  verticale par un petit caddie à roulettes, et une jolie canne anglaise. Le Vieux, malgré sa frêle constitution, parvient tout de même à occuper tout l'espace disponible entre les rangées d'asperges. Essayez donc de le contourner, feinte par la gauche, paf, vous vous prenez les pieds dans les roulettes de son caddie à carreaux. Esquive par la droite, ratée, vous aviez oublié la canne qui, farceuse, ne trouvera rien de plus judicieux que de venir saluer vos tibias. Tentez maintenant un Pardon de bon aloi, afin de tenter le dépassement à la loyale, et vous serez sans doute surpris d'entendre en retour un Grmblbm digne d'un ratel mal embouché.
Si, par malheur, le Vieux porte ses lunettes, il ne manquera pas de vous demander de saisir pour lui la boîte de soupe la plus haute du rayonnage, dont il lira l'étiquette en marmonnant je ne sais quel rituel destiné à en éloigner les esprits goulus.
Fier de sa réussite résidant dans son caddie vomissant une flopée de trucs et bidules, des paquets de nouilles au programme télé en passant par les pommes folâtrant aux côtés d'un beau pochon de mou pour Minou, le Vieux se précipite, de toute la vitesse de ses trois pattes et de ses deux roulettes, vers la caisse la plus proche, n'hésitant pas à vous bousculer afin de vous chiper honteusement votre place. Ne pointez surtout jamais ce manque d'éducation au Vieux, qui ne manquera pas de vous répondre par un laïus mélodramaticoagressif mêlant fuite urinaire, journal télévisé régional à douze heures pétantes et autre respect pour les Aînés, ma petite dame.
Le Vieux, en voiture, constitue un parfait danger public, l'incarnation de toutes les malfaçons possibles du  conducteur, mais prises à contre-pied. Le Vieux se traîne dignement à 25 km/h sur une route limitée à 70 km/h, n'omettant pas de passer au point mort et de laisser les frottements de l'air sur la calandre de sa splendide berline de 160 poneys l'aider à ralentir en perspective du feu vert. Si, le feu, là-bas, à trois portées de flèche, et qui sera, selon toute vraisemblance, orange bien mûr voire rouge cramoisi lorsque le Vieux aura, enfin, réussi à s'y traîner. Le Vieux pensera toujours à prévenir ses comparses automobilistes de son intention de tourner dans la rue du Vieux-Marquis, et ce, le plus tôt possible, faisant croire à ses petits camarades qu'il tournait d'abord rue du Vieux-Croûton, ou rue du Vieux-Pont, ou rue du Vieux-Moulin.
Il arrive parfois que leur digne sésame routier soit ôté à ces vilains garnements, qui s'échinent toutefois à ne pas comprendre en quoi rouler à contre-sens sur l'autoroute pour rentrer plus vite chez soi constitue une infraction potentiellement dangereuse. Le drame a alors lieu, dans les larmes, le sang et les couches spéciales incontinence: le Vieux (re)devient piéton, et doit donc emmener, pédis militari, Bébelle faire ses besoins dans le bac à sable du parc du coin.
Ah, le Vieux (quoi que, le plus souvent, il s'agisse de spécimens de sexe féminin, identifiables à leurs cheveux blancs ornés de reflets mauves et soigneusement protégés de la pluie par une espèce de capote à bigoudis), ce petit Vieux à l'air totalement inoffensif qui ne manquera pas de vous surprendre par la virulence de ses invectives si, ô malheur, vous ne lui cédez point la priorité au passage piéton. Toujours ce Vieux, qui osera se lancer dans la traversée de la route, traînant derrière lui un Vicomte un peu amoché, et vous pourfendra de son doigt vengeur si, perdant patience, vous décidez de le contourner alors qu'il  n'a pas encore réussi à poser sa canne sur l'îlot central, occasionnant moult embouteillages matinaux.


Quelques variantes du Vieux
La Vieille Caissière qui, de ses doigts usés et crochus, prélève un par un vos articles, les tripote, masse votre rôti, et parvient, après trois petits tours, à trouver le code-barre et à en arracher un bip salvateur. La Vieille Caissière qui, vous tendant à une cadence digne d'une tortue neurasthénique vos achats, ne manque pas de commenter l'actualité et de vous inviter, gaillardement, à revenir Dimanche pour la Grande Ouverture Dominicale de Noël. Si vous vous ennuyez, Mademoiselle, venez donc nous voir.
Le Vieux qui a vécu et vu tant de choses qu'il ne manque aucune occasion de vous en faire part, n'hésitant pas à digresser, se contredire, se répéter, avant de finir par s'endormir dans son fauteuil,  vaincu par la puissance du souvenir de sa partie de pêche avec César en Normandie il y a de cela quelque cinquante printemps déjà.
Le Vieux Malade, le vieillard cacochyme et exécrable qui sucre lamentablement les fraises et doit se sentir bien ridicule, avec sa couche salie et ses bouts de crotte collés à son fauteuil. Bouts de crotte que sa femme collectionne précieusement, et ne manquera pas de vous offrir à Noël.
Le Vieux Très Malade, respirant difficilement, bavant, mais ne ratant pas la moindre occasion de vous proposer de toucher vos fesses (si fermes et rebondies, j'en croquerai bien un bout, Mademoiselle), ou de reluquer vos humbles nichons (revenez quand vous voulez me dévoiler vos si jolis seins, Mademoiselle, j'en croquerai bien un bout), ou encore de se laisser aller à une fantaisie entre adultes (vous savez, quand je vous vois, la sève monte en moi, Mademoiselle). Comme une ode à la sénilité, comme si la perte de toute décence et de toute dignité autorisait et légitimait les fantasmes les plus étranges.
Tous des cons (sauf Mamie et Dziadziuc, cela va de soi).