jeudi 19 août 2010

Prête moi ton coeur, je te dirai qui je suis

Il était une fois, dans la riante vallée de la Deûle, une jeune fille un tantinet romantique et fleur bleue, qui tentait, tant bien que mal, de cacher ces petites fragilités dans une tour de glace toute de tourelles recouverte. 
Notre héroïne, appelons-la Eléonore, ça fait très roman de geste angliche, menait une vie bien remplie. Traire les vaches, écosser les petits pois, astiquer les moindres recoins de sa modeste demeure, tout un florilège d'activités prenantes et lénifiantes. Elle s'autorisait, de temps à autres, des sorties aux foires aux baudets ou aux bals des bouseux, caressant l'espoir un peu fou d'y rencontrer un joli garçon, bien tourné de sa personne, sachant se servir de ses mains, et doté de connexions neuronales efficientes. En dépit de quelques tentatives avortées de rapprochement avec le sexe opposé, elle ne perdait pas espoir, et retournait, guillerette, baratter le beurre tout en veillant à la cuisson d'une bonne grosse daube en gelée.
Pendant ses moments de calme et de rêverie, délicatement avachie dans le foin frais dont certaines tiges farceuses lui gratouillaient le nez, elle se prenait à rêver à son prince charmant. Pas le modèle en mousse des contes de fées soporifiques qu'on vous lit pour vous endormir lorsque vous êtes enfant, non, un modèle un peu amélioré, auquel elle ajoutait, rêve après rêve, qualités et défauts en juste mélange. 
Un prince charmant qui débarquerait non pas sur un fier destrier blanc (ça fait kitsch et ça se salit vite), mais en cariole, plus pratique pour aller vendre les poireaux au marché, ou trimballer d'éventuels moufflets en visite dominicale chez les aïeux. Un prince charmant doux et dodu, pour pouvoir se blottir contre lui pendant les froides nuits d'hiver, un prince charmant costaud, capable de donner des coups de poing sur le nez des loups qui oseraient gratter à la porte, quémandant un peu de chaleur et d'affection pendant les frimas hivernaux. Un prince charmant sonnant fièrement l'hallali et déposant de la saine bidoche juste tuée et sanguinolente sur la table branlante de la cuisine. 
A force de se laisser bercer par de telles illusions, chantonnant tout bas Un jour, mon prince viendra en raccommodant les chaussettes de sa vieille mère, ce qui devait arriver, arriva.
Blam, péripétie, rebondissement, truc de fou. Un prince charmant est arrivé? 
Et bien, non. Elle a tout bonnement décidé d'aller s'en procurer un, partant du principe que certains princes sont timides, rougissants, et n'osent tout simplement pas aborder les donzelles en fleurs. Eléonore partit donc quérir un prince dans des contrées lointaines et hostiles, parées par la neige de l'hiver, et où le gibier folâtrait en masse (sous-entendu: on va pouvoir s'en mettre plein la panse). Appelons ce pauvre hère Jean-Pierre, par souci, une fois de plus, des conventions littéraires. 
Après quelques jours d'une idylle à peine troublée par les événements du monde extérieur, Eléonore ouvrit les yeux et se reprit en pleine tronche les dures réalités du quotidien: ce qu'est un couple, comment l'entretenir. Elle essaya laborieusement de correspondre à cette image de femme parfaite qu'elle se plaît à véhiculer, mais se confrontait encore et toujours à ses fâcheuses pulsions d'indépendance et de liberté. Jean-Pierre, quant à lui, commençait à dépérir et à se flétrir, comme un plant de courgettes privé d'eau. 
Eléonore et Jean-Pierre tentèrent, tant bien que mal, d'analyser posément leur situation, de faire compromis sur concession afin de donner une chance à l'Amour de s'épanouir au sein de leur couple. Eléonore cessa de s'emporter, arrondit les angles, rentra les griffes, rien n'y fit, Jean-Pierre continuait de dépérir et de se ratatiner comme une chèvre anémiée. Pauvre Jean-Pierre! Pris dans les filets de cette perfide Eléonore, incapable de la quitter tant il l'aimait. Pauvre Eléonore! Pétrie de culpabilité et n'osant ni parler ni bouger de peur de froisser son si fragile petit chéri. 
Le temps passa, et continua de passer, n'arrangeant pas les choses (le prochain débile qui me ressort cet adage, je crois que je l'éventre avec une pâquerette). La situation empirait, Eléonore et Jean-Pierre se languissaient, ne parvenant ni à vivre ensemble, ni à vivre séparément. Tout autour d'eux tanguait et bougeait, la réalité se dissolvant dans un océan de disputes au thème récurrent et toujours tout aussi blessant. Chaque nouvelle tentative se soldait par un échec encore plus cuisant que le précédent, échec qu'il fallait transcender, assimiler, digérer, tenter de comprendre, épuisant encore davantage Jean-Pierre et Eléonore.
Jusqu'au jour où elle décida d'ouvrir la cage, de prendre le délicat Jean-Pierre dans ses mains, et de lui rendre sa liberté tant méritée. Abrégeant ainsi les souffrances des deux.
Jean-Pierre prit son envol, d'abord hésitant, puis plus confiant, contemplant ces cieux plein de promesses qui s'offraient à lui. Eléonore s'assit, regarda ses mains, et pleura un tel torrent de larmes que la terre, ne pouvant l'aspirer, donna naissance à la rivière souterraine de la Tortue. Rivière souterraine qui, depuis, fait s'effondrer les chaumières des couples tristes, là haut, sous les latitudes nordiques.
Jean-Pierre reviendra-t-il? Eléonore gravira-t-elle monts et pics à sa recherche?
La suite au prochain épisode, mes enfants, il est l'heure d'aller arroser le potager.
Comprenne qui peut, mais ce n'est pas parce qu'on a envie d'une saucisse de temps en temps qu'on veut se retrouver avec tout le cochon sur les bras.

mercredi 18 août 2010

Vieux rêves de gosse

Aujourd'hui, soirée un peu ensoleillée sur mon bout de terrasse, je me surprends à rêvasser et à songer à tout ce que j'aimerais encore réaliser pendant ma vie, laquelle n'est pas un long fleuve tranquille - tout du moins pour le moment-
Un peu comme les envies de fraises chez la femme enceinte, je me retrouve la tête pleine de projets, que je berce très fort en mon sein comme autant de portes de sortie et d'échappatoires à un quotidien un tantinet morose. Non, non, aucune déprime à peine voilée, juste un constat amer qu'une fois de plus, l'été ici est tout pourri, et ne laisse guère de chances aux lectures de romans policiers, accompagnés de cafés et cupcakes, dans l'ombre bienveillante de ma jolie terrasse.
Pour commencer, j'ai envie de voyages, voyages exotiques, voyages dans des pays où l'on a la tête en bas et où l'eau s'écoule dans la bonde du lavabo dans un sens opposé à celui que j'ai le loisir de constater chaque soir lors de mes corvées de vaisselle. Envie de jungle peuplée de mygales et autres jaguars , envie de temples pyramidaux encore couverts de lianes et où les grands prêtres avaient coutume, dit-on, d'arracher le cœur des volontaires. Envie de steppes vides et arides battues par le vent où l'on découvre, ponctuellement, des yourtes isolées. Envie de baleines dans l'océan arctique, envie de glaciers bleus luminescents, envie d'aller voir les tortues des Galapagos si chères à Charles, envie d'une bonne tranche de foie de phoque au barbecue tout en lançant des fusées de détresse pour éloigner un ours polaire un tantinet trop gourmand. Envie de volcans comme les mignons modèles que l'on trouve du côté du Kamtchatka, ou de Dalol. Envie d'en prendre plein les mirettes sur la grande barrière de corail, envie de jouer à me faire peur en apercevant l'aileron d'un grand blanc. Envie de douceurs sucrées et de plats épicés lors d'un long périple au travers de l'Europe de l'Est, jusqu'à mes racines, Zalas, Krakow et autres bleds polonais aux noms guillerets, avant d'entamer une retraite spirituelle dans un coin paumé entre l'Ukraine et le Polak-Land, à contempler les élans en me goinfrant de saucisses. Envie de longues plages de sable bordées de dunes, et jonchées d'épaves de pauvres navigateurs probablement décédés dans d'atroces souffrances à l'heure qu'il est. Envie de parcourir, mollement, le Qhapaq Nan, à une allure digne d'un escargot agonisant, pour tenter d'apercevoir un condor survolant le Machu Picchu, et ptêt même Esteban et Zia si je suis vernie. Envie d'aller dans l'Alberta prêter main forte aux paléontologues, et, pourquoi pas, découvrir une espèce jusqu'alors inconnue de bestiole dentée et griffue, passablement méchante. Envie de voir le dôme de Santa Maria dei Fiore. Envie de pêche au saumon dans les alentours de Vancouver, en partageant -cela va de soi- avec les grizzlis autochtones. Envie d'escapades nordiques sur les traces de Fjordur, William le noir, et des autres trappeurs groenlandais à moitié paumés sur l'inlandsis. Envie de moules frites en bord de mer, en regardant les gens s'agiter tels des fourmis sous coke en manque de miel. Envie de retrouver mon banc autrichien, si judicieusement posé au somment d'une colline en un endroit difficilement accessible par le commun des mortels. Envie de contempler, pour de vrai, l'église de Cervatos, ou le temple du soleil de Konarak. Envie d'otaries à fourrure au Cap, et de koatis au Guatemala.
Bref, une cohorte de désirs encore inassouvis, et qui pourtant parviennent à me tenir en haleine. Pour ce soir, je crois que je me contenterai d'un roman policier, avachie dans mon canapé, bien au chaud sous ma couette.
Ah, et puis si ça continue comme ça, je plaque tout et je m'achète un chalet en montagne, avec l'option "pas de voisin à moins de 20km", et éventuellement une bonne connexion internet.