Aussi crétin que ça puisse paraître, j'ai encore essayé de t'appeler, tout à l'heure. "Bonjour, le numéro que vous avez composé n'est plus attribué", et je crains le jour où je tomberai sur un guignol (ou une guignolette) dans l'appareil. Quand je fouille, entre autres, l'internet, tout ce que je vois, tout ce que je constate, c'est que tu n'es plus là. Tu n'es plus nulle part, et j'en ai ma claque de te chercher partout, dis-moi où tu es parti, j'aimerai te revoir au moins une fois et te balancer tout ce que j'ai sur le cœur depuis bien trop longtemps. Faut pas croire, je suis comme toi, ça macère. Ça cogite, ça mûrit, ça réfléchit, et j'ai très peur de ce qui pourrait en découler.
Je me souviens de nos soirées, chacun dans son canapé, à bouquiner, en fumant des clopes. Je me rappelle du foie-gras de ta mémé, je me souviens de ce soir où on avait fêté mon anniversaire, rien que tous les deux, avec une bonne bouteille de Montbazillac, et ton caddie en guise de spectateur. Je me souviens de ces afters de concert, de ces bières, de ces sourires, de ces moments vautrés dans un coin de canapé (thème récurrent s'il en est), à constater à quel point notre bulle était jolie, ronde, et confortable. Je me souviens de ces fêtes endiablées, où on se retrouvait par éclipses pour se sourire et s'embrasser. Je me souviens des concerts où on s'enfermait à deux dans les toilettes, toujours pour discuter, souvent pour s'entourer de silence et de murs blancs, parfois pour se prouver à quel point on s'était manqué. Je me souviens de ces si longues soirées à refaire le monde, l'un avec l'autre, l'un pour l'autre, je me rappelle de tout, je n'ai rien oublié. Deux ours solitaires, accrochés à leur caverne, à leur indépendance de corps et de pensée, et qui s'étaient rencontrés, comme ça, par le plus grand des hasards. Je n'ai rien oublié de ce que tu m'as dit, je pourrai tout te redire, mot pour mot, ligne par ligne, jour par jour. Je me souviens des moments où l'on s'appelait, juste pour le plaisir d'entendre la voix de l'autre, son souffle, sa respiration. Savoir que tu étais là, et que tu pensais à moi. Savoir que j'étais là, et que je pensais à toi. Je me souviens de ta petite sœur. Je me souviens de ta maman, orthophoniste elle-aussi, quel signe incohérent du destin. Je me souviens de nos moments passés à se raconter des détails insignifiants. Je me souviens de notre complicité. De notre envie d'être ensemble. De notre faculté à l'être même sans être collés. J'ai encore toutes les photos, sache-le. Et sache aussi que, quand je les regarde, je pleure un peu. Nos concours crétins de poses bizarres, nos hommages à l'autre dans des situations qui nous évoquaient des souvenirs, tout ça, je l'ai gardé. Enfoui, loin, très loin, sous des kilogrammes de rouge à lèvre rose (te connaissant, tu aurais adoré) et de bouquins (j'aimerai tant que tu les lises à mes côtés).
Tu as crevé notre petite bulle parfaite de silence et de respect, notre petite parenthèse d'adoration et de projets, et maintenant, là, je suis sensée faire quoi? Prendre le premier avion pour voir si tu t'es pas caché, par le plus grand des hasards, près de ta porte rouge et de la maison de ta maman, là-bas, si loin dans le désert? Retourner chaque caillou que je trouve au cas où tu te cacherais dessous? Continuer de parler aux étoiles dans l'espoir qu'un jour elles me répondent et me disent où tu es, ce que tu es devenu, si tu es toujours ce garçon que j'avais rencontré, un soir d'automne, il y a si longtemps désormais, dans notre bar préféré? Continuer de pleurer quand je pense à toi, comme ce soir? Tu n'aimais pas, je me le rappelle, tu trouvais que j'avais une tête de zombie avec le mascara qui coule.
Bref, s'il te plaît. Ne me force pas à descendre, ne me contraints pas à venir constater l'inconstatable, dis-moi que tu vas bien, que tu es juste parti très loin, très vite, prendre un break et te ressourcer. Dis-moi que tu es toujours un peu là, quelque part, et qu'un jour je pourrai accepter qu'il en soit ainsi.
S'il te plaît, dis-le moi, envoie-moi un signe, quel qu'il soit (les crottes de pigeon sur manteau ne seront toutefois pas tolérées), s'il te plaît, dis-moi.