Scène ô combien touchante (pour une fois, me diront certaines langues acérées) à la maison de retraite tout à l'heure.
Quelle ne fut ma surprise de retrouver, un peu (pas vraiment) par hasard, Jeanne, au rayon Petits vieux périmés et pouvant taper de mon coin-à-vieux-préféré, près de trois mois après qu'elle ait totalement disparu de la surface du globe. Jeanne avait eu quelques soucis, était tombée, avait par mégarde mordu la tronche de Raymond jusqu'au sang. Jeanne a été hospitalisée, bilantée, diagnostiquée, étiquetée, mesurée sous toutes les coutures, hippocampes inclus. Jeanne, déjà, à l'époque, ne savait pas se servir d'une agrafeuse, persistant à vouloir joindre une feuille (toute seule, oui, joindre une feuille, mert'quoi) avec le côté fermé de l'engin. Elle avait aussi oublié comment cuire des chicons, mettant ainsi le feu à sa cuisine. Tailler un crayon? Oulà, folie, activité beaucoup trop risquée, il y a trop de trous, trop de configurations possibles, une sorte de partouse de papeterie crûment étalée sur mon bureau. Mettre son manteau, ah ça, non, vous m'aidez, Lo0ore? Bien volontiers, voyons, je ne vous laisserai point partir toute débraillée, affronter les frimas d'un hiver féroce.
Jeanne, donc. Jeanne est vivante, et cette nouvelle m'enchante. Raymond survit, cette nouvelle m'enchante aussi.
Jeanne est malade, Jeanne a Alzheimer. Raymond en souffre. Lui et le Parkinson qui vit terré dans ses guiboles contraignent par ailleurs Jeanne à se trimballer, de jour comme de nuit, avec un joli bavoir vissé autour du cou. Le jour où Raymond a déposé Jeanne en maison de retraite, le jour où il a compris que ce soir, pour de vrai, il se pieuterait tout seul et sur la béquille, il en a tellement perdu les pédales, la boule, toute notion de temps et d'espace, qu'il en a démoli deux voitures en remontant un sens unique.
Depuis, Raymond vient à pinces voir Jeanne. Ça lui prend, en moyenne, entre quarante-cinq minutes et une heure pour effectuer la jonction pédestre entre sa maison, et la nouvelle maison de Jeanne. Même s'il doit en tomber, se vautrer huit fois par trajet, arriver le pif en sang, tous les soirs il viendra vérifier que sa Jeanne a bien son bavoir pour manger sa soupe de légumes. Même si le prix à payer est de repartir, seul, à travers une ville déserte - ou de quémander l'hospitalité d'une batmobile, lascivement abandonnée sur un coin de trottoir pendant que sa propriétaire y déguste une petite pause nicotinée bien méritée.
Et, toujours avant de partir, Raymond dit au revoir à Jeanne. Au revoir mon canard, au revoir, au revoir. Bisou, langue, mains. Au revoir mon lapin, au revoir mon poussin, à demain, bisous, langues, mains. Leurs esprits sont partis, leurs espoirs les ont quittés, leurs corps luttent pour parvenir à tenir encore à peu près debout, et pourtant, tous les soirs, ils s'embrassent comme deux adolescents amoureux, fous amoureux l'un de l'autre, se donnant au passage tous les noms des animaux à peu près mignons que l'on peut croiser dans une exploitation agricole. Tous les soirs, après leurs bisous, Raymond s'en va en clopinant. Jeanne le suit, lui disant merci. Merci, merci, merci. Merci. Fermer la porte du secteur d'enfermement au nez (et à la barbe) de Jeanne et Raymond, qui s'échangent encore des regards transis, c'est comme refuser son steak à un bébé T-Rex.
Revenir dans le lieu de vie, demander à Ghislaine et Malika comment elles se portent, ah ah ah, les voir la larme à l'œil, attendries, presque confiantes en le fait que leur débile de mec (celui dont elles se plaignent si souvent à la machine à café) qui sait pas faire la vaisselle (sans péter trois tasses et deux assiettes) sera peut-être un jour leur Raymond, celui qui, même lorsqu'elles auront tout oublié jusqu'à leur prénom, celui qui les appellera Canard et saura raviver toute leur histoire.
Merci Lapin, Merci Canard.